LOOPER, de Rian Johnson

 

Looper-Trailer-Previews

 

Fidèle à son rythme de croisière, Bruce Willis tourne un film intéressant tous les sept ou huit ans. C’est celui-ci. Donc, allez-y. Le pitch ? « L’armée des douze singes » (son film intéressant d’il y a, gulps, déjà dix-sept ans) rencontre « Terminator » rencontre, heu, disons « Witness », pour la partie « réfugions-nous à la campagne quand ça chauffe en ville »... 2074 : la mafia du futur se débarrasse de ses ennemis en les envoyant dans le passé (en 2044) où des tueurs à gages surnommés « Loopers » attendent les victimes pour les liquider sans laisser de traces. Là où ça se complique, c’est que les Loopers doivent également liquider leur double du futur si ce dernier n’a pas eu d’accident de voiture, de cancer, ou n’a pas essayé de changer l’ampoule de la salle de bains les pieds dans l’eau durant cet intervalle. Vous me suivez ? Evidemment, ce qui devait arriver arrive : le héros se retrouve face à lui-même, chauve et plus gros, et cette belle mécanique temporelle se grippe, car le vieux Bruce Willis a la ferme intention de tuer le chef de la mafia encore enfant (le « maître des pluies ») pour sauver la vie de sa copine, dans le futur... Mon est Seltzer. Alka Seltzer...

Acteurs solides (le face à face vieux-jeune, ça le fait, et puis surtout, il y a un gamin d’une justesse et d’une intensité hallucinantes !), SFX utilisés avec une louable parcimonie (à la Robocop, quoi : « quand on n’a pas (beaucoup) d’argent pour camper le futur, on a des idées »), réalisation efficace et maligne, parfois teigneuse, de l’humour, bref, pas mal de raisons de braver la froidure, la grisaille, payer sa place, etc.

Ceci étant dit, je reste un peu perplexe devant l’avalanche de louanges dont le film, et surtout son scénario, bénéficient... car ce dernier n’est pas exempt de facilités, loin s’en faut.

Le postulat de départ, par exemple. On envoie les victimes dans le passé pour, je cite, « éviter toute traçabilité »... M’ouais. Que vous conduisiez un pauvre type jusqu’à un bain d’acide ou à une machine à voyager dans le temps, dans les deux cas, la traçabilité reste la même avant la disparition pure et simple du corps, et la solution « bain d’acide » me paraît quand même nettement plus simple (cf Breaking Bad)...

Et pourquoi expédier les Loopers du futur à leur double et pas à un autre porte-flingues ? C’est le meilleur moyen de créer des interférences, non ? Tu m’étonnes que j’hésiterais à appuyer sur la détente si le gars en face de moi, malgré son sac sur la tête, parvenait à me faire comprendre que je suis sur le point de me tuer moi-même ! Ce défaut de scénar aurait pu être aisément contournable, à mon avis : du genre « erreur d’aiguillage qui envoie un Looper là où il n’aurait pas dû atterrir ». Ou plus simple encore : les Loopers ne sont pas au courant qu’ils doivent se tuer eux-mêmes (ça me semble également plus cohérent, psychologiquement parlant).

L’intrigue secondaire « pouvoirs télékinésiques » (en 2044, 15% des gens sont des Carrie en puissance) paraît greffée de manière assez artificielle sur le reste. Certes, cela donne des scènes à-la-« Akira » assez chouettes, dans le dernier acte, mais la ficelle ressemble à ce que Blake Snyder appelle le « double mumbo jumbo », à savoir que le public n’accepte que « one piece of magic » par film. Je dirais surtout que le thème du voyage temporel et celui des pouvoirs psy ne se marient pas harmonieusement dans le cas présent. Peut-être aurait-il fallu que le pouvoir de voyager dans le temps soit justement celui du « maître des pluies », ce qui aurait légitimé la facilité avec laquelle la mafia utilise ce tour de passe-passe ? Je ne sais pas. Toujours est-il qu’il y a un truc qui coince un peu, à ce niveau, pour moi...

Autre facilité : la manière dont Bruce Willis vieux reçoit les coordonnées qui le mèneront au « maître des pluies » dans le passé. Un coup de fil rapide, une suite de chiffres... Qui est l’auteur du coup de fil ? Comment il a eu la suite de chiffres ? Il vaut mieux ne pas trop se pencher sur la question, j’ai l’impression. Et d’un point de vue psychologique, il n’y a rien qui vous choque ? Willis est prêt à buter trois gosses, dont deux 100% innocents, pour sauver la femme qui lui a soit-disant ouvert les yeux sur le vrai sens de la vie et tout ça ? Super, la rédemption. Pas sûr que sa compagne du futur soit très contente de le voir agir ainsi, mais bon, admettons, il est bouleversé, perdu, ok. Le hic, c’est que, au milieu du film, quand il tue l’un des trois kids (point de non retour), on perd notre « pôle d’identification » (enfin, moi, j’ai du mal, perso). Son double jeune étant encore dans sa phase « chien fou », c’est à dire n’ayant pas encore terminé sa courbe, on se retrouve en tant que spectateur en plein flottement pendant quelques scènes, comme un cosmonaute entre deux planètes mais hors de tout champ d’attraction « identificatoire »...

Facilité, encore, la façon dont Willis vieux règle le problème du gang lancé à ses trousses : il flingue tout le monde en deux minutes. Voilà. Il suffisait d’y penser. Pour le coup, on se croirait vraiment remonté trente ans en arrière, dans ces films où Swharzie et Stallone dessoudaient des dizaines de figurants interchangeables à la mitrailleuse... Bon...

Et puis il y a un truc que je n’ai pas compris (mais peut-être que quelqu’un pourra me l’expliquer ?). Il existe bien une branche du temps où Willis vieux se fait buter par Willis jeune, et ce dernier vieillit, fait des conneries, rencontre sa femme, puis se fait expédier dans le passé pour boucler la boucle. C’est bien cette espèce de parenthèse qu’on nous présente au tiers du film ? Donc, dans cette branche du futur, Willis vieux n’a pas tué la maman du « maître des pluies » (puisqu’il est mort, zigouillé par lui-même), ce qui n’a pas empêché le gamin de basculer du côté obscur en grandissant. Donc, Willis jeune se sacrifie pour rien à la fin, non ? Ce qui serait tout de même, vous en conviendrez, extrêmement ballot...