THE IMPOSSIBLE, de Juan Antonio Bayona

impossible

Une famille idéale prend quelques jours de vacances dans un paysage idéal, et soudain (au bout d’une dizaine de minutes), l’impensable arrive sous la forme d’une vague géante qui balaie tout sur son passage. La séquence est d’un réalisme hallucinant et se hisse aussitôt au rang de mètre étalon, devenant au film catastrophe ce que le D-day de Spielberg a été pour le film de guerre : un nouveau standard, ni plus ni moins. Il serait cependant réducteur de circonscrire « The impossible » au seul domaine du film catastrophe car il en évite (au moins durant sa première moitié) tous les poncifs. Ainsi, l’acte d’exposition ne cherche pas à tresser d’artificiels conflits entre les personnages. Le couple n’est pas brouillé et ne va pas se réconcilier « sur la catastrophe » comme on se réconcilie sur l’oreiller (cf « Twister », par exemple). Pas de fausses alertes, non plus, artifice lourdaud utisé notamment dans « Le pic de Dante » pour faire patienter le spectateur jusqu’au drame. Tout est là pourtant, sous la surface, mais aucun effet n’est appuyé. Dans le même ordre d’idées, bien qu’extrêmement spectaculaire, la catastrophe, et surtout les actions des personnages durant cette dernière, restent crédibles. Pas de surenchère « à la Eymerich ». Attraper une main ou grimper sur un arbre deviennent des exploits ; pas la peine d’en rajouter. On pense encore une fois à Spielberg, à la fois dans la manière de faire monter la sauce (la feuille qui tremble sur la vitre rappelle le verre vibrant de Jurassic Park), de rester chevillé à hauteur d’homme en plein maëlstrom (le Soldat Ryan, la Guerre des Mondes), sans oublier les mouvements de caméra ascendants destinés à prendre la mesure du désastre ou découvrir une image iconique (figure imposée systématiquement ratée par Eymerich, à part, peut-être, dans le Patriote, malgré tous les violons du monde !). La première moitié du deuxième acte s’oriente donc vers le « survival », et elle est aussi éprouvante, à sa manière, que le raz-de-marée. Là encore, le traitement est subtil (fugitifs plans de blessures qui vous hantent longtemps) et brise les codes (on expédie le gimmick du chien, cliché des clichés, en un plan)... Ensuite, je ne sais pas si mon esprit critique était au préalable anesthésié par le choc et l’effet d’après-coup, mais, arrivé à la moitié du film, plusieurs choses ont commencé à me titiller et j’ai senti des « ficelles » apparaître alors que, à l’écran, le niveau de l’eau baissait. J’accepte sans difficulté l’ethnocentrisme du point de vue adopté : si l’on veut démontrer que notre petit confort/bonheur occidental est un truc fragile, un vernis illusoire qui peut vite être écaillé, voire réduit à néant (maladie, deuil, séparation, précarité, etc.), le choix de se fixer sur cette famille plutôt que des autochtones me paraît justifié. Ceci étant dit, j’ai trouvé que dans la figuration, les cadavres aperçus, les blessés à l’hopital, les orphelins, etc., le quota de « locaux » était extrêmement sous-évalué, même si l’action se déroule dans un « coin à touristes », j’entends bien (le village où l’héroïne et son fils sont recueillis semble, dans mon souvenir, miraculeusement peu touché, comme si le désastre avait frappé sélectivement). Je n’ai pas établi de comptabilité, bien sûr, mais cette désagréable impression a commencé à me faire « sortir du film ». Le clou a encore été enfoncé, par la suite, quand le réalisateur, jouant avec nos nerfs, étire à outrance la séquence des retrouvailles (la silhouette derrière le rideau, misère...) ou encore celle de l’opération chirurgicale (oui, oui, mort/renaissance, mue, j’ai compris). Dans ces cas là, j’ai à nouveau pensé à Spielberg, mais plutôt au goût amer que la scène des douches (« La liste de Schindler ») m’avait laissé (gazera ? Gazera pas ?). Des artifices de mise en scène et de story-telling, il y en a tout autant durant la première moitié du film, même et peut-être surtout dans la mise en place « carte postale », faussement anti-dramatique. Mais ces astuces sont alors parfaitement intégrées. Invisibles. Aurait-il fallu traiter les scènes incriminées avec cette même sobriété formelle pour avoir un film plus homogène ? Je ne sais pas. Là encore, c’est assez subjectif, mais j’ai eu l’impression de voir quelqu’un de talentueux tirer un peu trop sur la corde (quand la musique se fait envahissante, c’est mauvais signe) et cela m’a agacé... Par contre je ne comprends pas bien les critiques dénonçant un soit-disant « happy end » (spoiler), tant le rapatriement des héros baigne dans un climat de malaise patent. Occulter ce malaise relève-t-il d’une défense psychologique basique ? Pour cette famille, en effet, le vernis (évoqué plus haut) de la tranquillité d’esprit aura irrémédiablement cédé la place à une atroce lucidité : nous ne sommes pas grand chose ici bas. Avant d’avoir vécu un tel drame, on soupçonne cette vérité de manière confuse (les turbulences du début), théorique, mais une part de nous la cache sous le tapis, avec la poussière. Quant à stigmatiser l’ensemble de l’infâmant (pour certains, apparemment) label « hollywoodien », c’est oublier un peu vite que l’Espagne subit un tsunami économique (il est à nos portes, les amis !), « détail » qui me laisse à penser que l’origine du réalisateur et le succès de son oeuvre dans la pénisule ibérique ne relèvent en aucun cas du hasard ou de l’anecdote. Du fond, du savoir-faire... Toutes ses qualités me laissent à penser que le film aurait pu faire l’économie de quelques « facilités », dans sa seconde moitié. Il n’en demeure pas moins intéressant, marquant. Et donc, à voir.

 

A voir, également, « Argo », de Ben Affleck. Efficace mais sans surprise : on voit où ça va aller, et ça y va tout droit. Mais c’est bien fait, joué, photographié. Du plaisir, il y a !

 

J’ai été agréablement surpris par « Les cinq légendes ». Je n’avais pas aimé le graphisme de certains persos dans la bande-annonce (la fée des dents ou le lapin, bof bof...) mais le résultat est moins mièvre que ce que je redoutais. Il y a des trouvailles (les lutins), des détails amusants. J’ai passé plutôt un bon moment, même si les scènes d’action avec voltige à gogo ont fini par me saouler dans leur caractère répétitif, ouvertement assujetti à la 3D...